DORS AVEC LES LOUPS

 

Lundi 18 Juin. J’arrive à La Javie, Alpes de Haute Provence, vallée de la Bléone, un peu à l’arrache, espérant bien y trouver Jean-Pierre, l’éleveur pour qui je vais assurer une surveillance nocturne de son troupeau, bénévolement, dans le cadre d’une mission « Pastoraloup » orchestrée par l’association Ferus.

 

Heureusement, je l’avais rencontré lors d’un stage de sensibilisation en Mai dernier et je sais où il habite. Je n’ai donc pas trop de mal à retrouver l’exploitation. Pour l’heure, il se trouve dans ses champs. Dès que je l’ai localisé, il m’indique que je dois monter à Mariaud, ce hameau pittoresque du bout du monde auquel nous n’avions pu accéder lors du stage pour cause de coulées de boue… Là, sa sœur Laure me fournira toutes les données nécessaires à mon séjour.

 

Laure est un, comment pourrait-on dire ? Un sacré phénomène ! Tous ceux qui la connaissent sauront ce que je veux dire !

 

Je rencontre Irénée, la vieille âme solitaire de ce petit coin de paradis. Seul l’hiver le contraint à regagner la vallée, lorsque la piste devient impraticable. Touchant personnage.

 

Yannick, le berger, arrive à Mariaud dans la soirée. Il commence sa saison d’estive demain. Moi aussi. En effet, ce soir, ma présence auprès du troupeau n’est pas indispensable et je peux donc profiter de cette nuit pour me reposer de mon trajet routier.

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Mardi 19 Juin. Aujourd’hui, Jean-Pierre monte sur l’estive. En effet, il profite de ma présence pour changer le lieu de pâturage des brebis… Jusqu’à présent, il les avait laissées aux abords du hameau ; maintenant qu’il y aura une présence nocturne auprès du troupeau, il peut les déplacer dans une zone « risquée », entendez par là où les loups sont susceptibles d’attaquer, où il y a même eu de nombreuses attaques il y a un an et demie. Le ton est donné !

Avant le déplacement, nous montons un sas pour pouvoir compter les bêtes, puis nous prodiguons les soins au troupeau (enfin, concernant ce point, je suis plutôt observatrice). Je profite de la voiture pour y mettre tout mon barda ; c’est au moins ça que je ne porterai pas ! Arrivée à Raybaud, je vais cacher mon gros sac sous un arbre dans le parc que nous venons de monter, de crainte qu’un orage vienne mouiller toutes mes affaires. Pour l’heure, je retourne dans la vallée pour faire quelques courses.

En soirée, je redescends à Raybaud ; les patous sont dans le parc. Je n’ai pas encore vraiment fait connaissance avec eux, comment vont-ils prendre le fait que je pénètre dans leur enclos pour aller récupérer mon sac ? J’ai un peu la trouille, alors j’attends qu’ils soient à l’opposé, je respire un grand coup, je débranche le courant, et j’y vais. Ouf, ni vu, ni connu !

J’installe tranquillement le campement, d’abord au-dessus du parc, puis comme j’estime que je ne suis pas bien placée, je chamboule tout pour me mettre davantage entre le parc et le lieu d’arrivée potentielle des loups. J’y ai aussi une meilleure visibilité, mais qu’est ce que je suis mal installée !

Qu’à cela ne tienne, je mange tranquillement, vais ramasser du bois, prépare le feu que j’allumerai le plus tard possible.

Un renard, ou du moins ce que je prends pour un renard, traverse le pré au loin vers 20h30-21h. Il court comme s’il avait peur.

 

Vers 23h30, le feu s’éteint. Déjà… Les chiens aboient à plusieurs reprises au cours de la nuit, vers la vallée. Du côté des brebis, point d’agitation, tout juste deux ou trois fois quelques secondes d’énervement.

 

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Mercredi 20 et jeudi 21 Juin. Cette nuit, je me suis endormie en lisant un livre. Dormi que d’un œil, bien sûr, puis des deux au lever du jour. Je me lève à 8h30, le berger arrive. Je l’aide à poser des filets avant de remonter à Mariaud, où je prends une douche et le petit-déjeuner.

Le temps est à la pluie. Il ne fait pas chaud dans la caravane. Cela s’améliore vers 15h. Comme j’avais froid, je me suis allongée sous le duvet qu’il y a heureusement dans cet abri de fortune, car j’ai laissé toutes mes affaires chaudes à la tente. Je commence à lire, puis je m’assoupis, tant bien que mal, car les mouches, plutôt collantes, sont venues elles aussi se réfugier dans la caravane.

Vaincue par ces insectes volants, je me lève un peu avant 16 heures. Je suis dans le coltard, je déteste ça. Irénée, qui m’avait proposé d’aller à Prads avec lui pour acheter de la viande, doit être parti. Tant pis.

Je chausse mes bottes et vais faire un tour au-dessus de Mariaud. Il fait chaud, rapidement, je regrette de ne pas avoir mis mes chaussures plutôt que ces engins caoutchoutés. En plus, malgré toute la pluie tombée, l’herbe est à peine mouillée.

La vue est belle. Je serais bien restée là-haut et même allée plus loin, mais je cuis trop dans mes bottes… Alors je redescends. De toutes façons, il faut que j’aille faire la popotte.

Laure et Irénée sont de retour au village. Ils sont précédés de Franck, le restaurateur de Prads.

Il est plus de 18 heures, le berger ne devrait pas tarder à remonter, ce qui signifie que je ne vais pas tarder à descendre !

Je ramène le projecteur à Laure, seule arme « anti-loup » en ma possession, bien inutile, puisque la batterie est morte. Heureusement que j’ai pris le mien !

Je bois un verre avec tout ce petit monde, et le berger a du sentir l’apéro au loin, puisqu’il arrive !

Je suis sur le pied de guerre, mais il me dit que je peux partir après le repas ; à cette heure, il y a peu de risques que les loups attaquent. Je descends donc à 20h30. Pendant une bonne heure, je m’affaire à ramasser du bois. Ainsi, il ne me reste plus qu’à allumer le feu. La nuit commence très calmement. Première « alerte » un peu avant 23 heures, comme hier, puis tout redevient calme très rapidement. Pourtant, un mouvement d’effarement plus long que les autres, les aboiements ténus des patous et un autre « aboiement » non identifié et que je n’avais encore jamais entendu, vont me filer un coup d’adrénaline. Je sors avec le projecteur ; je balaie les alentours avec le faisceau ; le calme revient rapidement. Pourtant, après ce petit épisode stressant, les chiens vont aboyer à plusieurs reprises. Je réalimente le feu avec les derniers bouts de bois, les plus gros, vers 23h30. La flamme s’éteint peu à peu, inexorablement, vers minuit. Il y a un sacré tas de braises… Mais qu’est ce qu’il faut comme quantité de bois pour maintenir la flamme vive ! Il brûle si vite… Pourtant, hier, j’en ai ramassé pas mal !

Je lis un peu à la lumière de la frontale, à moitié dans le duvet car habillée et chaussée, bien sûr, prête à intervenir à la moindre alerte. Mes yeux se ferment presque malgré moi. Ils s’ouvrent dès qu’un patou aboie. Les brebis, quant à elles, sont calmes. Je guette le lever du jour avec impatience. A 4h20, je sors pour satisfaire un besoin naturel. Je retourne dans la tente et enlève mes grosses chaussures afin de m’installer confortablement dans le duvet. Malgré la pente horizontale et « latérale », il semblerait que j’aie trouvé la bonne position pour dormir. Je suis calée contre mon gros sac à dos, et ainsi positionnée, je pars dans un sommeil profond.

A un moment, je sais que le berger est arrivé car je n’entends plus les brebis. Il les a lâchées. Mais je n’émerge pas pour autant. Ce qui me réveille vraiment est le bruit de la fermeture de la porte de la tente, que j’avais laissée ouverte. C’est le berger, qui, me croyant déjà levée et partie en ayant oublié de fermer, et craignant un orage, a ce geste bienveillant, sans s’apercevoir que je suis en fait à l’intérieur. Quand je me relève, il est bien surpris de me trouver encore là, et moi, je le suis davantage lorsque je découvre qu’il est… presque 10 heures ! J’ai dormi comme un bébé, c’est incroyable…

Il fait chaud, lourd.

Le ciel est bleu, mais de nombreux orages blancs apparaissent et s’approchent.

Après avoir fait mon rapport à Yannick, je remonte à Mariaud prendre mon petit-déjeuner. Il fait si lourd que ces dix petites minutes de marche me font transpirer. L’air est vraiment malsain. Je suis dégoûtée de constater que les mouches n’ont pas déserté la caravane (pourquoi l’auraient-elles fait, d’ailleurs ?) alors je fais chauffer l’eau pour le café, que je prends dehors, avec mes petits biscuits habituels, mais même là, ces horribles bestioles ailées me chatouillent avec un peu trop d’insistance, alors je décide d’aller me réfugier dans la cabane du berger, quelques mètres plus haut.

Dehors, il fait vraiment trop chaud. Je m’installe à l’intérieur pour écrire tout en me demandant si je prépare dès à présent le repas pour ce soir. Je vais peut-être aller me promener à Vière et faire la boucle dont Yannick m’a parlé, mais je ne parviens guère à trouver la motivation. Le climat des Alpes de Haute Provence ne me convient décidément pas ! Ou il pleut, ou la chaleur m’accable…

Finalement, je me décide et à 13h30, je suis sur le départ. Direction Vière ; je repasse donc à Raybaud. Petit coucou à Yannick qui écoute la radio à l’ombre d’un arbre.

Après avoir cheminé en forêt, le long du torrent sur un parcours fort agréable, j’arrive à ce hameau en ruines, dont seule l’ancienne école a été rénovée par un Américain… On m’avait prévenu de son goût prononcé pour l’art contemporain, une série d’alignement laissant … perplexe ! Effectivement, je découvre cette œuvre, donc : des pavés parfaits de pierre de taille alignés les uns derrière les autres… Pierres en trop dont il ne savait que faire ? Domino express géant ?

Cela interroge, et en définitive, c’est peut-être le seul objectif de cette exposition land art ?

Un peu plus loin, je tombe sur un ou deux autres alignements de la sorte…

Et il paraît que les gens se déplacent pour voir ça ! La preuve, d’ailleurs… Non, moi, je suis surtout allée voir les vestiges d’une vie qui fut jadis, du temps où les habitants montaient depuis la vallée à dos de mulet. La construction la plus intéressante est la chapelle, en cours de restauration, et son petit cimetière. Ici, on y vivait, mais on y mourait aussi… Et bien sûr, dans un tel lieu, certains se sont pris à imaginer qu’elle fut un haut lieu Templier…

La commune de Mariaud est en fait un ensemble de hameaux où 4 à 5 familles vivaient en autarcie, toute l’année. Les habitants de chaque hameau se réunissaient quelquefois en veillée, et ils n’allaient que rarement à Prads, à dos d’âne. La piste actuelle n’existait pas, bien sûr. Vière est l’un d’entre eux. En suivant la rivière, je continue vers Pie Fourcha et l’Immérée, autres vestiges de la vie d’alors.

Après quelques erreurs de « navigation », je me retrouve à Mariaud, enfin, Saumelonge, puisque je vous rappelle que Mariaud est le nom de l’ensemble des hameaux. Irénée prend le frais sur sa terrasse ; il m’invite à prendre un verre. Il est 17 heures. Il vient d’avoir Annette, une autre éco-volontaire, au téléphone. Comme moi, elle est picarde. A Amiens, il paraît qu’il fait des orages terribles, et qu’il n’arrête pas de pleuvoir. Ici, malgré un ciel parfois menaçant, la météo s’est maintenue.

Ensuite, il me raconte qu’il vient d’entendre à la radio que les ours posaient problème dans les Pyrénées (c’est rien de le dire !) et qu’ils s’attaquaient à l’homme, point sur lequel je peux formellement démentir, puisque habitant à proximité de leur lieu de vie, je sais que ces animaux font parler d’eux pour les dégâts occasionnés sur les troupeaux, mais certainement pas pour des attaques sur les hommes, ou alors ces informations erronées sont colportées dans l’unique but de faire peur et de stigmatiser la pauvre bête…

Puis il continue en me racontant la mésaventure arrivée à l’un de ses copains, qui aurait été attaqué par un loup, au cours d’un bivouac à 2000 mètres d’altitude. Là, je rigole beaucoup moins et je lui dis que ce n’est pas bien malin de me raconter ceci, tandis que je dors sous une fine toile de tente sous la montagne à loups…

Apprenant à mieux le connaître au fil des jours, je comprendrai plus tard qu’Irénée fabule.

Laure arrive, juste le temps pour moi de lui faire un petit coucou et je file préparer le repas du soir. Pendant que les oignons rissolent, je prends une bonne douche. Le berger arrive vers 19 heures, il me propose d’aller voir Philippe, mon plus proche voisin, afin de faire connaissance.

Après le repas, et bien, c’est comme d’habitude : je descends sur mon lieu de bivouac. Ramassage de bois, un peu de lecture, puis allumage du feu. Juste avant de m’atteler à cette tache, j’entends des « aboiements » jusqu’alors inconnus à mes oreilles, pas très loin. Je dirais, pour ce que je connais des bruits de la faune, que ça s’apparente à un chevreuil, mais en beaucoup plus aigu…

Cinq, six fois, puis plus rien.

Au cours de la nuit, les chiens aboient souvent, dont un assez méchamment, tout près, à l’endroit où j’ai vu le renard le premier soir. Je balaie le secteur avec le faisceau du projecteur, puis basta. Les brebis, elles, sont restées calmes, alors tout va bien. Toutefois, une bête est venue se frotter contre la tente, ça j’en suis certaine, bien que je ne sois pas sortie pour aller vérifier !

Je somnole, puis après un rapide lever à 5h30, je m’endors pour de bon, rassurée de voir que le jour se lève et que tout s’est bien passé encore une fois. Cette fois, quand j’ouvre les paupières, il est plus de 10 heures. J’ai bien entendu le berger arriver vers 8h30, mais rien n’y a fait…

 

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Vendredi 22 Juin. Le temps est superbe, je viens de rater l’occasion de randonner à la journée et ai laissé passer ma chance de faire un sommet… Zut !

Je décide de monter au col quand même, à défaut de pouvoir aller plus loin. Mais comme il fait chaud, je patiente jusqu’à 13h50 pour partir.

Finalement, il ne fait pas si chaud que cela, ou tout au moins, la chaleur ne me dérange pas outre mesure, à partir du moment où c’est une bonne chaleur saine procurée par le soleil ; c’est même agréable, d’autant plus qu’un petit vent vient agrémenter le tout.

En une heure, je suis là-haut, à 2025 mètres d’altitude, sur le quartier d’Août, où Annette a été témoin du carnage occasionné par les attaques de loups l’été dernier.

Je parviens à résister une petite heure au vent froid qui souffle, à contempler le paysage.

Finalement, c’est ce vent qui me contraint à redescendre ; je vais chercher de la chaleur plus bas. En m’égarant du sentier, je tombe sur de magnifiques iris d’un orange presque insolent, ainsi que quelques marmottes, bien calmes.

 

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Samedi 23 Juin. Hier, je suis descendue un peu plus tard que les autres soirs, car j’avais une provision de bois suffisante et pouvais m’abstenir d’en ramasser.

Peu avant 23 heures, il me semble entendre des « sons » au loin. Mais avec les sonnailles, difficile de discerner ce que c’est… Soudain, un hurlement ne laisse cette fois plus aucune place au doute : un loup, au loin, à gauche, puis un autre, derrière. Je les entends à plusieurs reprises, pendant quinze à vingt minutes. Tout un tas de questions et de réflexions se bousculent alors dans ma tête, et en même temps, une sorte de calme et de silence contemplatif m’envahit.

Ces hurlements ont quelque chose de magique, de féérique, même.

Je suis là, en pleine nature, seule ; le profil des montagnes se découpe devant moi, car même sans lune, la nuit n’est jamais très noire en montagne et l’on distingue toujours la silhouette des sommets. C’est comme dans un livre de Jack London. Pour un peu, on verrait même l’ombre d’un loup hurlant se découper dans ce paysage. Et là, soudain, je ne les vois pas, je les entends. Je les entends et c’est comme une mélodie enchanteresse. Je ne les vois pas, mais je les imagine très bien, si bien… Et d’ailleurs, même sans les voir, maintenant je sais qu’ils sont là, que je suis en plein dans leur lieu de vie, et au jugé, je suis même entre deux individus, voire deux meutes. C’est un émerveillement. C’est si beau et si magique que ça ne fait même pas peur. Je réalise que je vis un moment exceptionnel. Ces hurlements qui font peur dans les contes pour enfants, qui effraient aussi les grands dans les films, qui annoncent quelque chose de sinistre, tout cela s’efface au profit de l’instant présent, cette réalité, le loup, quoi, cet animal mythique dont j’ai découvert avec émotion son retour en France il y a vingt ans, par le biais de la revue Terre Sauvage que je lisais assidument. Le loup est là, et j’ai l’immense privilège de l’entendre…

Le troupeau est agité, il se colle à l’angle supérieur du filet. Je sens une certaine nervosité. Un peu normal. Les chiens, quant à eux, n’émettent aucun son, ce qui est surprenant.

Je ne sais pas combien de temps dure cette phase d’enchantement, mais assez rapidement, je reprends mes esprits et me demande ce que peuvent bien signifier ces hurlements. Sont-ce deux individus d’une même meute ou deux individus de deux meutes en concurrence ? Sont-ils en train de se dire : « Présence humaine, on n’attaque pas » ou bien « avons trouvé une faille, on y va ».

J’alimente le feu plus que jamais, comme si j’avais besoin de cela pour me rassurer, et rentre dans la tente un peu avant une heure du matin.

Le calme est revenu, les brebis ne s’agiteront plus de la nuit. César aboie vers le bas, il me semble assez loin. Serait-ce une feinte d’un des loups pour l’éloigner du parc et pouvoir ainsi attaquer sans être inquiétés ? Uranie et Bianca traînent dans et autour du parc, dont l’une tout près de la tente (d’ailleurs, la première fois, elle m’a fait peur, cette andouille !), mais elles sont d’une efficacité moindre depuis qu’elles ont eu affaire aux crocs du prédateur. Les loups sentent-ils cela ? Vu leur attitude, il me semble que ma présence les rassure. Quand je pense que je compte sur les chiens pour dissuader toute tentative d’approche de prédateur, moi !

D’ailleurs, ce matin, une des deux chiennes – je n’arrive jamais à me rappeler qui est qui – vient me saluer lorsque je sors de la tente, comme pour me remercier d’être là. Pour la première fois, je sens une complicité entre nous.

Vous imaginez bien que je n’ai pas passé une très bonne nuit… Le calme après ce petit coup d’adrénaline m’a bien fait fermer les yeux, pourtant, je les rouvre à trois heures, pensant d’ailleurs qu’il était plus tard, puis une seconde fois vers six heures trente ; c’est à ce moment-là qu’il aurait fallu que je me lève pour aller randonner, mais je me sens encore pleine de sommeil. Alors, plouf !

J’entends Yannick arriver, mais c’est Laure, venue apporter les médicaments à l’une des chiennes, qui me réveille vers 9h30, avec toute la discrétion qui caractérise le personnage !!!

Il fait chaud, je ne me presse pas, le sommet que je comptais faire sera encore compromis pour aujourd’hui.

Je vais faire mon rapport au berger, ainsi qu’à Jean-Pierre qui se trouve à Mariaud. Voilà une nouvelle qui ne les réjouit pas. Moi non plus, d’ailleurs.

Jean-Pierre m’informe que ces hurlements sont destinés à réunir plusieurs individus en vue d’une attaque. Il me dit que cette nuit, il faudra redoubler de vigilance. Euh… oui, ça c’est sûr ! La trouille va doubler d’intensité, elle aussi.

Je sais désormais que le moment le plus chaud, le plus agité en tous les cas, se situe entre 22 heures et minuit. Après, même si les patous aboient régulièrement, c’est plus calme.

En fait, non, je ne sais rien du tout. Et à l’instant où j’écris, j’essaie de penser à autre chose qu’à cette prochaine nuit que je passerai seule dans la tente, près du troupeau… et si près des loups !

L’appréhension montait d’un cran chaque soir, mais hier, ça a pris plus d’ampleur encore…

Et il fait si chaud que je ne parviens pas à trouver le courage de randonner, ni surtout la motivation. Il est déjà 11 heures, pourtant…

A moins que ça ne soit la fatigue…

 

Dimanche 24 Juin. Hier, j’ai passé une « drôle » de journée, un peu comme si j’étais hors du temps, sans jamais pouvoir me décider à bouger.

Sensation étrange… L’effet « loup » ?

Et le soir, j’ai eu encore un peu plus de mal à descendre. Pourtant, la nuit s’est bien passée. Enfin, si on veut. La nervosité est toujours palpable, peut-être un peu moins intensément, mais pendant plus longtemps. En effet, alors que les brebis se calment enfin vers 2 ou 3 heures du matin, cette nuit l’agitation a été permanente, notamment avec les aboiements des chiens, même après cette heure.

D’ailleurs, c’est l’un d’eux qui me réveille vers 8 heures. J’en profite pour me lever. Malgré le très peu de sommeil, je parviens enfin à trouver la motivation pour grimper au Puy de la Sèche, 2820 mètres d’altitude. Je prends le départ à 9h35, accompagnée d’une flopée de mouches qui m’énervent passablement. La seconde partie de la montée au col (2025 mètres) me paraît … dure. Puis l’émulation du sommet et la partie « découverte » me font oublier la fatigue, et comme le terrain me plaît et que je me sens dans mon élément, je file…

Le panorama se laisse découvrir seulement lorsque l’on parvient au sommet, pas avant, du coup on en prend plein les yeux d’un seul coup ! C’est magique… Je pense pouvoir identifier sans erreur le massif des Ecrins (allez savoir pourquoi, certaines images restent ancrées dans la mémoire ; la mienne a dû imprimer les photos de vacances passées dans le Valgaudemar). Une partie de la chaîne des Alpes s’étend au loin, avec peut-être le Mont-Blanc.

Tout près, si près, c’est le massif de l’Estrop qui attire mon regard. Ses arêtes découpées me tenteraient bien… Ca me rappelle l’Estats, du moins le parcours en crête que j’avais fait en Septembre 2007 pour parvenir à ce sommet. Ca me rappelle d’excellentes sensations ; d’ailleurs, je m’y vois déjà !

Allez, assez rêvé ; je me mets en quête d’un petit coin à l’abri du vent pour prendre mon repas. L’atteinte du sommet et la magnifique vue m’ont fait oublier la fatigue et je me sens super bien… Il est 12h35, je ne pouvais pas être plus synchro pour manger.

Après presque une heure de contemplation et de sérénité, je décide vers 13h20 d’entamer la descente, 1400 mètres à avaler.

Vers 15h20, après une descente sur un terrain aussi varié que ludique, je suis à la caravane, heureuse et satisfaite d’avoir fait cette belle randonnée qui m’a comblée.

Je me délasse sous une bonne douche et je m’allonge sans toutefois parvenir à trouver le sommeil. Je ferme tout juste les yeux. La nuit qui vient risque d’être difficile, cela fait maintenant un petit moment que je n’ai pas bien dormi…

Encore plus qu’hier, la motivation me manque pour descendre au troupeau. Mais ce n’est pas grave ; je sais qu’une fois que j’y suis, je me retrouve plongée dans le bain et dans l’action, donc ça va…

 

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Lundi 25 Juin. Cette nuit a été calme au niveau du troupeau, la plus calme de toutes les nuits à vrai dire ; même les patous se sont peu manifesté.

Pourtant, le berger m’apprend que la nuit, les brebis ne devraient pas bouger du tout. Elles devraient se coucher, et il n’est pas normal que j’aie entendu les sonnailles et les bêlements presque incessamment durant toutes ces nuits. Selon lui, le loup est venu rôder autour du parc chaque nuit que j’ai passée là-bas. Sinon, les brebis n’auraient pas été aussi nerveuses.

D’ailleurs, dans la journée, il voit bien à leur comportement alimentaire que quelque chose ne tourne pas rond ; « elles ne profitent pas ».

Oui, les loups sont venus chaque nuit, j’en suis moi aussi profondément persuadée. Ils sont venus rôder, chercher une faille dans le système, un endroit où le filet serait détendu ou troué, tester l’efficacité des chiens, ou que sais-je encore…

Bref, nuit plus calme pour les animaux, mais pas pour moi. Nuit presque sans sommeil. D’ailleurs, à 7h30, je suis déjà à la caravane, le camp est plié.

C’était ma dernière nuit, la fin de ma mission Pastoraloup.

Le temps de finir de ranger mes affaires et de dire au-revoir à Irénée, Laure et Yannick, et il me faudra reprendre la route, 560 kilomètres pour rallier les Alpes aux Pyrénées. Ca me fait tout bizarre…

 

Après 7 heures de route, une chaleur accablante, une erreur qui me vaut un petit détour par Marseille, à 21 heures, je suis de retour à la maison.

C’est quand je m’arrête et que je descends de voiture que la fatigue me tombe dessus et m’envahit la tête.

Ca me fait tout drôle de ne pas descendre au troupeau – c’est l’heure – en plus de me dire que ce soir, je ne vais pas prendre le sac à dos, faire les 10 minutes de descente, ramasser du bois et allumer le feu. Mais le pire, c’est quand j’allume la lumière. Une véritable agression. C’est là que je réalise que je viens de passer mes 6 dernières nuits en pleine nature, sans lumière, sinon la frontale et le projecteur, sous la voûte céleste et sans lune, aussi. Dur dur de se prendre en pleine tête cette violente incandescence. Pour un peu, et si j’y étais encore, je serais repartie en courant vers mon « camp de base » pour fuir tout cela.

Difficile à exprimer, mais ça fait un choc.

 

Je suis toutefois contente de retrouver un bon lit, mais là encore, à peine allongée, j’entends les sonnailles, et au moment où je vais m’enfoncer dans le sommeil, je suis réveillée en sursaut par le son de ces cloches et l’image du troupeau qui court dans un ravin. C’est vraiment très perturbant. Ou devrais-je plutôt dire : je suis perturbée ? Carrément, oui !

Le lendemain soir, alors que je suis dans le jardin, je relève la tête, car je crois entendre un patou aboyer au loin…

Ma tête est encore pleine de tous ces sons qui ont agrémenté mes 6 dernières nuits. Etrange sensation…

 

Le livre de poche que j’avais emporté « treize lunes » garde les stigmates de cette semaine passée à veiller le troupeau… Les cornes sont le témoin de mon endormissement sur ces pages, la nuit, dans la tente, à la lueur de la frontale, quand tout semblait redevenir calme. Tantôt, j’avais le temps de poser le livre sur mon sac, et je l’entendais alors tomber un peu plus tard, se fermant et me faisant perdre la page fatidique qui avait eu raison de moi ; tantôt il tombait directement de ma main lorsque, vaincue par la fatigue, celle-ci se relâchait

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